Mardi 3 décembre 2019

[…] 11, 12, 13, vendredi noir.

Je croise ma voisine du dessus. Celle qui a les yeux bleus. Elle a forcé sur le maquillage pour masquer les coups, couvrir les marques. Comme quand elle monte le son pour étouffer les cris, les disputes et les chutes sur le sol. Elle se cache, fait profil bas. Ça m’attriste et m’atteint un peu. Je ne dis rien. Mon silence traduit ce mal qui nous ronge ; pas si loin de celui qu’elle se prend sur la tronche tous les soirs de la semaine. Je m’échappe sans même lui dire un «bonjour». Je fais mine de ne pas l’avoir vu en défilant les nouvelles à bout de doigt. Je tombe dans le monde extérieur en trébuchant sur un type qui a sûrement dormi dehors. Il n’a pas l’air très bien et me lance un regard vague en me demandant si j’ai pas un euro pour manger. Je lui décroche un «désolé» à moitié prononcé – ce mot qui ne veut plus dire grand chose aujourd’hui – et je passe mon chemin rapidement parce qu’en plus il pleut.

Je peste contre personne, entretien ce malaise qui vient de nulle part. Je trouve abri un peu plus loin dans un café Starbucks. Le lieu est bondé de gens qui comme moi ont pris la fuite. J’attends en ligne. Les deux hommes devant moi se plaignent des grèves et des retards à la SNCF, le couple qui me suit débat sur la dénomination correcte entre une «chocolatine» ou un «pain au chocolat», et dehors, les gens se ruent vers les centres commerciaux. Je suis de nouveau penché sur mon téléphone. Ma sœur vient de m’envoyer un message : notre mère tombée la veille attend toujours de voir un médecin, allongée quelque part dans un couloir d’hôpital où les lits s’empilent. Je ne réponds pas. Je reçois mon café de ce jeune homme même pas un peu sympathique. C’est sans lui en vouloir que je lui renvois son regard indifférent.

De nouveau à l’extérieur, je me déplace à vive allure, crispé par le froid et l’humidité. Je vois des gens se marcher les uns sur les autres. Des boutiques à moitié fermées et de grandes enseignes où on lutte pour du pas grand chose. Si on peut brader des prix en conservant des marges hautes, c’est qu’on accepte que quelque part des petites mains qui ne seront jamais grandes travaillent pour nous.

Je passe ma journée au boulot, à cocher des cases sur ma liste de taches. J’ai peu de conscience de l’avant ou de l’après. Tout est bien compartimenté. Je ne réfléchis même plus beaucoup – pas en terme d’humain en tout cas. Je remplis ces tableaux dont j’ai oublié le sens. Ces chiffres qui ne me parlent plus à part quand ils représentent une augmentation. Je perds la mesure du temps devant mon écran. La journée s’étire et je m’ennuie profondément. Je poursuis le ballet des clics et des signatures jusqu’à ce que les premiers klaxons des embouteillés signifient la fin de cette journée.

Je m’enfuis encore pour retrouver la solitude protectrice de mon cocon de condo, loin des guerres et autres tourments du monde. Ma voisine a coupé la musique ce soir ou quelque chose comme ça. Le seul rythme persistant d’aujourd’hui est celui qu’un gyrophare projette dans mon intérieur et les bruits de pas dans l’escalier – des brancardiers qui descendent un corps sans vie.

|01/12/2019|

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